dimanche 30 novembre 2014

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Voilà plus de trois ans que je n'ai pas publié un article sur ce blog. Trois années mouvementées, marquées par la fin de mon cursus universitaire et certaines désillusions. J'ai bien entendu poursuivi mes lectures et usé ma plume, mais il s'agissait pour l'essentiel de livres d'histoire, liés à un travail de recherche et de réflexion sur l'Uchronie.




Avant propos :

Féru d'histoire et de littérature, amoureux des livres et à l'écoute des dernières innovations en matière de multimédia, mon choix s'est très vite porté vers l'uchronie, ce sous-genre de la science-fiction qui me permet de parler de littérature, de nouveaux médias, de scénario et de démiurgie.

L'uchronie répond à certains codes et certaines règles d'écriture et elle témoigne d'un rapport particulier au temps et à l'histoire. L'étude de ce genre et de son évolution nous permet de parler des nouveaux supports et des nouvelles formes qui peuvent en découler. Cette étude nous permet également de voir en quoi le multimédia peut réinterroger les codes d'écriture, de scénario et de lecture. De plus, il s'agit d'une littérature et d'un genre en plein essor, une esthétique d'actualité, avec le Steampunk notamment.

Ces recherches m'ont permis de parfaire mes connaissances et de concevoir un projet multimédia qui me correspond.

L'uchronie, qu'est-ce que c'est ?

« Il s'agit donc d'utopies temporelles ou, en d'autres termes, de récits dans des temps « qui auraient pu être » mais ne sont pas ... »

Il s'agit d'engendrer un monde, un univers et par conséquent une histoire différente de la notre en partant d'une base historique commune, celle des faits avérés tels que nous les connaissons, et en modifiant un ou plusieurs éléments que l'on qualifiera de divergents ou de fondateurs. Il est donc question d'une histoire des « possibles » ou de spéculation historique. L'uchronie pure ne fait pas appel à de quelconques voyages dans le temps, l'espace ou entre des mondes parallèles, bien que ces genres puissent y être rattachés.


Vous trouverez ci-joint ma bibliographie concernant l'Uchronie et le devenir du livre. Cela pourra peut-être servir à quelqu'un.

Bibliographie :

A) L'uchronie :

Ouvrages, monographies, articles de périodiques, diplômes et documents numériques :

de BARTILLAT, Christian, Le rétro-futurisme ou la recherche d’une vraie cohérence, in Revue 3e
Millénaire, s.n., s.l., 1982, no 5

BELLAGAMBA, Ugo, Conférence ( Master 1 OEuvres et Genres, Université de Lausanne,
2010/05/29 ) Temps et Utopie en Occident, in La bibliothèque virtuelle [ en ligne ], Éditions Les
moutons électriques, 2011, no 40, p. 27

BLANQUI, Louis Auguste, L'éternité par les astres, Librairie Germer Baillière, Paris, 1872

CARRERE, Emmanuel, Le détroit de Behring, P.O.L, Paris, 1986, p.128

CONDORCET, Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, Esquisse d'un tableau historique des progrès de
l'esprit humain, Masson et fils, Paris, 1822, p. 440

COUCHOT, Edmond, Des images, du temps et des machines dans les arts et la communication,
Éditions Jacqueline Chambon, Mercuès, 2007, p. 314

COUCHOT, Edmond, La synthèse du temps, in Cahiers du CCI, Centre de Création Industrielle.
Centre Georges Pompidou, Paris, 1989, no spécial, Les Chemins du virtuel : simulation
informatique et création industrielle, p. 117-122

GUIOT, Denis, Faire de l'uchronie, in MOUVANCE : science-fiction et pouvoir, s.n., Thionville,
1981, no 5 : Le temps, p. 77-86

HENRIET, Eric B., Pourquoi écrit-on de l'uchronie ?, in Intermédialités [ en ligne ], 2007, no 2 :
Réinventer l'Histoire : l'uchronie

HENRIET, Eric B., L'HISTOIRE REVISITEE : Panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, 2.
ed. rev. et augm., Encrage Edition, Amiens, 2004, p. 416

HENRIET, Eric B., Une autre histoire, in Phenix, Éditions Naturellement, Paris, 2003, no 58 :
L'uchronie, p. 46-61

KANT, Emmanuel, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, trad. Barni, Jules, GF-Flammarion,
Paris, 1976, p. 749

LELEU-MERVIEL, Sylvie, Structurer la conception des documents numériques grâce à la
scénistique, in Création numérique : écritures - expériences interactives, Lavoisier/Hermès Science
Publishing, Paris/Londres, 2005, p. 151-181

MORE, Thomas, Utopie, J'ai lu, Paris, 2003, p. 125 ( Librio )

MOTA, Pedro, Pour un panorama de l'uchronie en France, in Bifrost, Éditions Belial', Saint- Mammès, 2004, no 34 : Spécial uchronie, p. 152-162

RENOUVIER, Charles, UCHRONIE : L'utopie dans l'histoire – Histoire de la civilisation
européenne telle qu'elle n'a pas été, telle qu'elle aurait pu être, PyréMonde-Éditions des
régionalismes, Cressé, 2006, p. 301 ( Uchronie : l'utopie devient l'histoire )

SERVIER, Jean, Histoire de l'utopie, Éditions Gallimard, Paris, 1967, p. 376

TOUZIN, Mario, L'art de la bifurcation : dichotomie, mythomanie et uchronie dans l'oeuvre
d'Emmanuel Carrère, Mémoire : Littérature : Montréal, 2007

WARFA, Dominique, Steampunk : une uchronie à toute vapeur, in Phenix, Éditions Naturellement,
Paris, 2003, no 58 : L'uchronie, p. 77-78

WARFA, Dominique, L'uchronie comme expression ultime de la démiurgie, in Phenix, Éditions
Naturellement, Paris, 2003, no 58 : L'uchronie, p. 75-76

B) Le devenir du livre :

Ouvrages, monographies, articles de périodiques, diplômes et documents numériques :

BARTHES, Roland, The Death of the Author, Fontana, London, 1977, p. 148

DURAND, Alain, Scenario multimédia : Formalisation moléculaire pour l'écriture de scénarii de
documents multimédias, Editions Lavoisier | Document numérique, Paris, 2009, vol 12, p. 47-80

DOUEIHI, Milad, Le livre à l'heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance, in Les Cahiers
de la librairie, Qu’est-ce qu’un livre aujourd’hui ? Pages, marges, écrans, Éditions de la
Découverte, Paris, n° 7, 2009. p. 95-103,

GIMENO, Mathias, Narration transmédia - acteurs et enjeux d'une forme de création émergente,
Mémore : Gobelins, école de l'image : Paris, 2010, p. 45

GREBERT, Pauline, Les mutations du livre et de la lecture à l'ère du numérique, Mémoire : UFR de
Lettres et Civilisation, Spécialité Métiers des bibliothèques, sous la direction d'Yves Citton :
Grenoble, 2009/2010, p.97

GUARDIOLA, Emmanuel, L’histoire que nous faisons vivre aux joueurs : la structure ludonarrative,
in Genvo (Sébastien), dir., Le game design de jeux vidéo. Approches de l’expression
vidéoludique, L’Harmattan, Paris, 2005, p. 161-174

GUENEAU, Catherine, L'interactivité : une définition introuvable, in Communication et langages,
Editions Persée, Paris, N°145, 3ème trimestre 2005, p. 117-129

JENKINS, Henry, Convergence Culture. Where Old and New Media Collide (EN), NYU Press,
New York, 2006, p. 336

LELEU-MERVIEL, Sylvie, Structurer la conception des documents numériques grâce à la
scénistique, in Création numérique : écritures - expériences interactives, Lavoisier/Hermès Science
Publishing, Paris/Londres, 2005, p. 151-181

MANOVICH, Lev, The Language of New Media, Masschusetts: The MIT Press, Cambridge,
2001, p. 394

RAYNAULD, Isabelle, Du scénario de film aux scénarios multimédias dits interactifs : étude des
pratiques d’écriture scénaristique, in Cinémas : revue d'études cinématographiques / Cinémas:
Journal of Film Studies, Montreal, 1999, vol. 9, n° 2-3, p. 147-156.

mercredi 20 juillet 2011

Lecture du moment

Voila, s'en est fini du Horla et de Maupassant, et que n'ai-je aimé cet ouvrage ! Ces écrivains et penseurs de la fin du XIXème siècle représentaient le dernier bastion d'une pensée et d'une société dans lesquelles le fantastique, le merveilleux et l'inexplicable se mêlent à la sciences sans pour autant s'y opposer. Le progrès attriste les Hommes en vidant les vieux placards, en affirmant sa rationalité et en réfutant toute fantaisie et toute croyance emprunte de mythe.

Les monstres, les fantômes, les créatures, les folies humaines inexpliquées, les terres reculées, l'inconnu, la crédulité, le courage, la mort ....


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J'en arrive à présent à mes prochaines lectures.




Ophélia

Ophelia


Un jour en Valachie , naquit une enfant, fille de la nuit, fille du sang; Ophelia, c'est ainsi qu'elle s'appelait. Cette nuit-là en Valachie, périt un amant, père d'Ophelia, fils d'Argan; quel pauvre homme il était ! La vie, la nuit est bien tourmentée dans de pareilles contrées. Il n'y a que faire, il n'y a que dire face à tant d'ombre et de noirceur, la volonté s'en trouve égrainée. Au son de la cloche le monde s'agitait, au son de la cloche tout le monde s'enfuyait. C'est ainsi qu'en Valachie, l'on maudit le crépuscule, au nom de l'effroi, au nom des mourants. Une cathédrale fut érigée, Caeleste, en l'honneur des astres, elle devait prévenir du mal et imposer la volonté de son Saint sacré. Ce fut en vain, la nuit tombée, elle s'effondra : Caeleste avait échoué. Grand monarque ou hommes de Dieu, tous furent attristés, non pas par la chute de Caeleste, mais par la futilité de leurs actes et autres serments. Le peuple se détournerait bientôt d'eux, cela ne saurait tarder, ils le savaient. La crédulité l'emportait toujours en Valachie, terre esseulée d'où fuirent les plus hardis. Comment aurait-il pu en être autrement, tant cette région regorgeait de trésors. Paysages idylliques, sol fertile, sources enivrantes, tout était gai. Mais chaque chose à un prix et toutes ces offrandes il fallait les mériter. C'est là ce que se disaient les gens par ici, de cette manière il leur était possible de tout expliquer, de tout justifier, de la naissance d'une enfant dont la vue était à jamais entravée, à la mort d'un père au cœur lourd et à l'âme vaillante. Un mal pour un bien, rien de plus, rien de moins.

Le jour où naquit, en Valachie, Ophelia la douce enfant, ce jour-là fut bénit au prix d'une vie, au prix du sang. Ce qu'est le monde pour un non voyant, aucun d'entre nous ne le sait bien que l'on puisse supposer qu'il regorge de merveilles invisibles. En effet, il devait nous cacher à nous, simples voyants, des visions fabuleuses et des recoins d'antan, sinon où aurait-elle trouvé l'inspiration nécessaire à la création de ses mélodieux enchantements. Sa musique était douce et son chant apaisant, douze années suffirent à parachever son enseignement. Sous ses plus beaux apparats, cet art de l'esprit était capable de redonner goût à la vie à ceux qui étaient prêts à l'abandonner. Ce remède, seule Ophelia pouvait l'administrer, elle disposait d'un don que jamais elle ne rechignait à employer. Quelque fusse l'instrument, il lui suffisait d'improviser, se laissant aller, guidée par les chants de la nature, et les maux disparaissaient. La belle enfant vivait pour les siens, heureuse et insouciante mais elle semblait affectée par le mal qui l'entourait et chaque nuit, alors que tout être censé se barricadait et se réfugiait loin de la noirceur, abrité à la lueur des bougies, elle, emplie de courage et bien décidée à leur venir en aide, elle s'asseyait à la fenêtre et enveloppait la nuit de ses plus beaux chants. Après tout, que pouvait-elle craindre? Ne vivait-elle pas constamment en l'absence de toute lumière? Elle n'avait que faire de la nuit, et bien qu'en Valachie les ombres aient été des plus terrifiantes, Ophelia ne les craignait pas plus qu'elle ne les voyait. Il en était ainsi pour cette fille de la nuit, perdue parmi les démons les plus craints. Des hommes tremblaient, des mères enlaçaient leurs enfants et des héros mourraient pendant qu'elle chantait face à la Lune et au néant. Elle était belle, assise à sa fenêtre, toute frêle, berçant les siens de ses chants.
Un jour malheureusement elle apprit la vérité sur la mort de son père. Ce jour-là, jour de sa naissance, alors que l'accouchement s'était déroulé sans la moindre complication, son père s'aperçut que les yeux de sa pauvre fille étaient dénués de pupilles. Paniqué et ne sachant que faire, il confia la mère et l'enfant à la sage-femme et s'en alla chercher de l'aide parmi les médecins et autres têtes pensantes de la contrée. Perdu dans la nuit, il ne revint jamais. Ophelia ne savait rien de cette histoire, son père n'étant qu'un amant, on lui avait dit qu'il était tombé sur le champ de bataille. La pauvre enfant s'en voulait. Une fille de la nuit, voilà ce qu'elle était, elle aussi avait causé la mort. La nuit suivante périt en Valachie une jeune fille non voyante partie sauver les siens en chantant, une flûte à la main.

Siegfried

mardi 14 juin 2011

Coupable

Coupable il était car coupable il devait être. Ainsi désigné, il lui était devenu impossible de jouir d'aucune tranquillité d'esprit. Au fond de sa cellule, il était devenu méconnaissable. Du jeune homme robuste au prisonnier décharné, il ne fallut que peu de temps. Je le vois encore sur sa chaise, immobile, se flétrissant à chaque instant, s'affaissant et se voutant sous le poids de sa culpabilité. Je peux vous certifier que le spectacle de ce corps meurtri par l'esprit n'égalait en rien celui qu'affichaient ses yeux. Ô mes amis! Si seulement je n'avais croisé ce regard, si seulement je ne m'étais pas perdu dans ces deux globes, livides et embrasés, peut-être n'aurais-je pas douté, peut-être n'aurais-je pas cherché. Il est des regards que vous ne pouvez oublier et celui-ci en fait parti. Il me hante, je le vois dans la nuit, assis à mon chevet, immobile, vouté, me fixant. Il est également là le jour, me suivant où que j'aille, me harcelant quoi que je fasse. Prenez garde! La culpabilité est une maladie bien contagieuse qui vous happe sans la moindre sommation, se faufilant dans votre esprit, semant au passage ses sinistres boniments, prémices d'un mal à venir, un mal aux multiples facettes. L'expiation est peut être ma dernière chance, c'est pourquoi je m'empresse de la saisir, m'administrant ce remède dont voici la prescription.
Je n'avais que faire du sort de ce pauvre fou avant de le rencontrer. Cette visite m'insupportait avant même que je n'eus pénétré dans l'enceinte de la prison, mais je me devais de restituer son témoignage. Sa condamnation n'était basée que sur une seule preuve, une lettre rédigée de sa main dont le destinataire était inconnu, une simple lettre dans laquelle il avouait ses plus horribles méfaits, allant jusqu'à décrire avec une précision d'orfèvre chacun de ses gestes, chacun de ses crimes, chacune de ses délectations. A en croire ses juges, ce vulgaire morceau de papier l'accablait à tel point qu'aucun procès et qu'aucune défense n'auraient pu le faire s'en réchapper. Ne prétendant pas remettre le bien fondé de leur jugement en question, je me permis tout de même d'examiner cet oracle de papier. Je lus et relus cette lettre, mon sentiment n'en resta pas moins confus. Vint alors cette rencontre, vint alors cet horrible regard, semant au plus profond de moi un doute, intense et persistant, qui m'amena à me poser la question à laquelle jamais je ne pus répondre.
« Mon cher ami, c'est avec courage et empressement que je m'adresse à toi. J'ai confiance en ton jugement qui seul saura me montrer la voie, celle du remord et du repenti. Il est arrivé une chose horrible, une chose à laquelle je ne m'attendais pas. Anna n'est plus. Un mal s'est emparé d'elle, sans pitié aucune, un mal l'a rongé, sans retenue aucune. Je lui ai donné la mort, dans la douceur d'un dernier baiser, l'envoyant à jamais là d'où personne n'est revenu. Mon cher ami, toi seul sais à quel point j'ai pu l'aimer. L'ardeur et la passion enveloppaient notre idylle; nous bâtissions une forteresse de marbre que le Démon lui-même n'aurait pu détruire. Du haut de sa tour, elle enivrait mes sens à chacune de ses vocalises, usant et abusant d'une voix à faire pâlir la plus douce des amantes. Je me serais donné la mort si cela avait pu l'aider, sacrifié sur l'autel funéraire, martyr transi en voie de putréfaction. Mais rien en moi ne pouvait entraver la folle progression de ce mal qui la tenait. Femme attentionnée, abandonnée à mes désirs, elle a vu naître en elle la plus affamée des harpies. Un vent funeste souffla sur les braises de son regard, ravivant les flammes interdites, symboles de son passage de l'autre coté. Combien de fois m'a-t-elle avoué vouloir me dévorer? Combien de fois a-t-elle voulu nous présenter à nos ancêtres?
Vois-tu mon ami, je n'ai jamais cessé de l'aimer, son souvenir me hante, ses chants m'obsèdent et pourtant, je suis son unique bourreau. Ma cruauté est sans pareille et ma honte n'est que le juste prix de ma lâcheté. Ce baiser volé fut le dernier, elle souhaitait m'enlacer, à présent son sang souille mes mains. Son dernier chant ne lui appartenait pas, eux non plus, témoins de sens autrement plus affutés que son esprit. Puisses-tu me comprendre... de sombres silhouettes se dessinaient en son sein, des spectres de l'au-delà, réminiscences diaboliques en quête d'une quintessence depuis longtemps disparue. Anna n'était plus, elle avait laissé place à une démente en proie à d'interminables tourments. Adieu l'amour, adieu l'idylle, elle restera prisonnière de sa forteresse de marbre, perdue, peut-être à jamais.
Un mois s'est déjà écoulé depuis la lame et la terre, un mois de souffrances et de colère, hanté par mon amour, étouffé sous les remords, un mois au cours duquel il m'a fallu l'en détacher. Son doux visage trône à présent sur mon autel et sa chevelure d'or, devenue objet fétiche, ne me quitte jamais. N'y vois là aucun trophée, ce ne sont que les vestiges décharnés, sans vie, de mon Anna. Je l'ai aimé, tu le sais... »
Le pauvre homme n'était plus que l'ombre de lui-même, je supposais l'esprit intact mais rien n'y fit, je ne pus lui arracher aucune parole. Il retenait ses larmes, c'était là tout ce qu'il possédait. Au moment de lui demander quel était ce mal, il a fini par s'en aller. Peut de temps après, à son domicile, nous découvrîmes, soigneusement posée sur un oreiller de satin, la tête d'une femme, peut-être sa bien aimée.

Siegfried

samedi 11 juin 2011

Maupassant

En me levant ce matin, je me suis décidé à poursuivre ma lecture Du Horla et autres récits fantastiques de Maupassant et je dois avouer que j'ai été particulièrement touché par la nouvelle Solitude, que voici :


SOLITUDE

    C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit :
    - Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Élysées ?
    Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre d'or.
    Mon compagnon me dit :
    - Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble que ma pensée s'y élargit. J'ai, par moments, ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se referme. C'est fini.
    De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs ; nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire.
    Mon voisin murmura :
    - Pauvres gens ! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j'ai pénétré : notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins ; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls ; et nous aussi.
    On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout.
    Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne peut la faire cesser, rien, entends-tu ! Quoi que nous tentions, quoi que nous fassions, quels que soient l'élan de nos coeurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.
    Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de mon logement. A quoi cela me servira-t-il ? Je te parle, tu m'écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu ?
    Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre éternel isolement.
    Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas ?
    Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a point de bout, peut-être ! J'y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d'où elles partent ; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m'entoure. Me comprends-tu ?
    Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
    Musset s'est écrié :


Qui vient ? Qui m'appelle ? Personne.
Je suis seul. - C'est l'heure qui sonne.
O solitude ! - O pauvreté !

    Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète ; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul. - Moi, je suis seul !
    Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il était un des grands lucides, n'écrivait-il pas à une amie cette phrase désespérante : "Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne."
    Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps ?
    Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable.
    Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne font que nous heurter l'un à l'autre.
    Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. Il est là, cet homme ; je vois ses yeux clairs sur moi ; mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il ? Oui, que pense-t-il ? Tu ne comprends pas ce tourment ? Il me hait peut-être ? ou me méprise ? ou se moque de moi ? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il pense ? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime ? et ce qui s'agite dans cette petite tête ronde ? Quel mystère que la pensée inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre !
    Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne.
    Me comprends-tu, au moins, en ce moment, toi ? Non, tu me juges fou ! tu m'examines, tu te gardes de moi ! Tu te demandes : "Qu'est-ce qu'il a, ce soir ?" Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement : Je t'ai compris ! et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
    Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
    Misère ! Misère ! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul !
    Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous envahit. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu d'où vient cette sensation d'immense bonheur ? C'est uniquement parce qu'on s'imagine n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. Quelle erreur !
    Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge du Rêve.
    Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit ! Quelle illusion nous emporte !
    Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un, tout à l'heure, semble-t-il ? Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
    Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable.
    Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit :


Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
Infructueux essais du pauvre amour qui tente
L'impossible union des âmes par les corps...

    Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute !
    Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
    Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
    Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : "Oui", quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
    Me comprends-tu ?

    Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'Arc de triomphe de l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d'autres choses dont je ne me souviens plus.
    Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria :
    - Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
    Puis il me quitta sans ajouter un mot.
    Était-il gris ? Était-il fou ? Était-il sage ? Je ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il avait raison ; parfois il me semble qu'il avait perdu l'esprit.

31 mars 1884



Source: http://maupassant.free.fr/textes/solitude.html


Je trouve cette nouvelle pleine de bon sens, libre à nous de l’interpréter à notre façon.